30/05/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

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01/03/2003
Les historiens et les archéologues travaillent avec un sentiment d'urgence devant l'inexorable disparition de la culture des peuplades austronésiennes, dont les origines restent obscures.

>> Grâce aux indices révélés par de récentes campagnes de fouilles, les archéologues reconstituent patiemment le passé de Taiwan avant l'écriture

A Taiwan peut-être plus qu'ailleurs, l'histoire écrite est ridiculement réduite par rapport aux millénaires de présence humaine non documentée. Mais rien ne pique plus la curiosité que le mystère, et au cours du siècle qui vient de s'écouler, les chercheurs, armés de pelles et de tamis, ont ramené à la surface maints vestiges du passé. A ce jour, ce sont environ 1 300 sites archéologiques qui ont été répertoriés, et certains font déjà l'objet de fouilles méticuleuses, explique Tsang Cheng-hwa [臧振華], le directeur du musée national de la Préhistoire, fondé en 2001 à Taitung, sur la côte orientale de Taiwan. Oublions donc pour un temps les immigrés chinois han, les colonisateurs hollandais, espagnols et japonais. Place aux premiers habitants de l'île - qui méritent bien l'attention qu'ils suscitent enfin.

D'où venons-nous ?
Des traces de présence humaine au cours du paléolithique ont été localisées en plusieurs endroits de l'île. En 1971, on a en particulier retrouvé dans le village de Tsochen (hsien de Tainan) des fragments fossiles de dents et d'un crâne qui ont appartenu à l'un des premiers occupants de l'île. L'homme de Tsochen, un homo sapiens qui vécut il y a 20 000 à 30 000 ans, est pour l'instant considéré comme le plus ancien représentant de l'espèce humaine à Taiwan, mais d'autres fragments d'ossements humains découverts il y a plusieurs années à Dakungshan, dans le village d'Ahlien (hsien de Kaohsiung), pourraient s'avérer plus âgés. On attend le verdict des scientifiques.

La question qui intrigue le plus les archéologues aujourd'hui est l'origine de ces premiers habitants. La réponse est peut-être inscrite quelque part dans les entrailles de l'île : formée par l'affrontement de deux plaques tectoniques, celles de l'Eurasie et des Philippines, l'île de Taiwan a été séparée du continent par une grande entaille engendrée par le mouvement des glaciers à la surface du globe durant la dernière ère glaciaire. Les humains présents sur ce morceau de terre auraient alors été coupés du continent par la fonte des glaces. Si on suit cette hypothèse jusqu'au bout, les premiers habitants de l'île pourraient très bien avoir appartenu aux civilisations qui s'épanouirent sur le continent en des temps reculés - et qui sont un peu mieux connues des archéologues.

La première culture qui a pris racine à Taiwan est connue sous le nom de Changpin et doit son nom au site où en ont été découvertes les traces, près de Taitung. La culture de Changpin a fleuri, pense-t-on, jusqu'à il y a 5 000 ans environ, période à laquelle commence le néolithique pour Taiwan.

D'autres vestiges suggèrent qu'un autre groupe de population - des Austronésiens - a atteint l'île vers la fin du paléolithique ou le début du néolithique taiwanais. La mythologie des descendants de ces Austronésiens donne des explications variées de leurs origines, mais les archéologues et les anthropologues pensent qu'ils partagent les mêmes ancêtres que les populations des îles d'Asie du Sud-Est et de l'océan Pacifique. Au fil des siècles, ces Austronésiens auraient colonisé une zone s'étendant de Taiwan, au nord, jusqu'en Nouvelle -Zélande, au sud.

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Le musée national de la Préhistoire, à Taitung, rassemble des objets mis au jour sur les sites archéologiques de la région, certains remontant à 6 500 ans avant notre ère. Les riches vestiges retrouvés à travers l'île suggèrent nettement des liens entre ses premiers habitants et les autres populations austronésiennes de la région Asie -Pacifique.

S'il s'agit là des ancêtres des premiers habitants, ont-ils ensuite migré vers les autres îles plus au sudou bien sont-ils au contraire venus du sud, abordant les côtes taiwanaises avant de poursuivre vers le nord ? Le débat reste ouvert, mais la thèse généralement retenue aujourd'hui est que les mouvements de population se sont faits vers le sud. C'est par exemple l'opinion de Tsang Cheng-hwa. Plus encore, dit-il, les informations collectées jusqu'ici tendent à démontrer que ceux qu'on appelle aujourd'hui les Austronésiens venaient du continent chinois, d'où ils se sont éparpillés dans le Sud-Est asiatique et à Taiwan. « On trouve des similarités culturelles entre les peuples austronésiens de Taiwan et les Cent peuples Yueh - aujourd'hui disparus - qui habitaient la côte sud-est de la Chine », remarque le conservateur.

La thèse de la migration vers le sud est aussi celle défendue par Paul Li [李壬癸], un chercheur du bureau préparatoire de l'Institut de linguistique de l'Academia sinica. Le linguiste et ses collègues s'accordent en général pour penser que les peuples proto-austronésiens venaient du nord de l'actuel Myanmar, qu'ils auraient migré le long du Yangzijiang, en Chine, jusqu'à la côte sud-est, avant de poursuivre vers Taiwan et ensuite les autres îles du Pacifique.

Quoi qu'il en soit, ces peuples austronésiens ont développé des cultures indigènes à Taiwan depuis le néolithique, il y a entre 2 000 et 6 500 ans. Environ 80% des sites archéologiques de Taiwan relèvent de cette période. Les cultures du néolithique sont caractérisées par l'apparition de l'agriculture, de l'élevage et de la poterie. L'une des cultures les plus anciennes que l'on a identifiées lors de cette période à Taiwan est celle de Tapenkeng, dont on a retrouvé des traces dans le nord de l'île surtout. Les cultures de Yuanshan dans le nord, de Niumatou dans le centre, de Niuchoutzu dans le sud et de Peinan dans l'est sont un peu plus récentes.

Il y a 2 000 ans environ, Taiwan est entrée dans l'âge du Fer - la dernière phase de sa préhistoire -, une période marquée par la généralisation de l'usage du fer pour la fabrication des outils et des armes. Pour cette période, on distingue les cultures de Shihsanhang dans le nord, de Fantzuyuan dans le centre, de Niaosung dans le sud et de Chingpu dans l'est. Cette dernière est également connue sous le nom de culture Ami, dans la mesure où certains archéologues la considèrent comme l'ancêtre directe des Ami, la tribu aborigène de Taiwan la plus importante par le nombre.

Une page est tournée
La préhistoire de Taiwan s'est terminée dans la première moitié du XVIIes. avec l'apparition des premiers documents écrits sur l'île. En effet, non seulement les colons hollandais tenaient des registres et mettaient par écrit leurs impressions, mais ils ont également appris à certaines tribus aborigènes, dont celle des Siraya, à transcrire leurs langues - jusque-là orales uniquement - en caractères latins.

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Le chantier du Parc industriel et scientifique de Tainan a été suspendu pour laisser travailler les archéologues sur une mine de vestiges d'une ancienne civilisation.

C'est à cette époque également que sont apparus, en un flux continu, les premiers immigrés chinois fuyant la guerre, la famine ou encore les pirates qui sévissaient sur les côtes continentales. Zheng Chenggong [鄭成功], ou Koxinga, un capitaine resté loyal à la dynastie Ming renversée par les Qing en 1644, prit le contrôle du détroit de Taiwan grâce à la puissante flotte qu'il dirigeait. En 1662, juste avant de mourir, il chassa les Hollandais de leurs bases taiwanaises et prit position dans l'île, d'où il projetait de lancer ses armées contre la dynastie mandchoue Qing. Après le règne très bref de Koxinga et de ses descendants, les Chinois étendirent leur juridiction sur les plaines côtières et les populations indigènes furent soit placées sous l'influence de ces nouveaux maîtres, soit repoussées vers les montagnes centrales.

Les premières mentions du nom de Taiwan pour désigner l'île datent du siècle précédent. Il est possible que cette appellation soit entrée dans la langue chinoise par le biais d'une langue aborigène des plaines. En effet, vers la fin du XVIes., des pêcheurs étaient venus des côtes du Fujian, en Chine méridionale, s'établir sur la côte sud-ouest, à l'emplacement de l'actuelle Tainan. Lorsqu'ils demandèrent aux Siraya comment ils appelaient cette région, ceux-ci répondirent « Taywan ». Ce nom, qui faisait uniquement référence à la région de Tainan au départ, a ensuite été appliqué à l'ensemble de l'île, au moins depuis 1683, lorsque la dynastie Qing l'a officiellement incorporée dans son empire.

Des cultures évanouies
Aujourd'hui, la langue des Siraya est tombée dans l'oubli, et les populations aborigènes qui vivaient sur les plaines côtières, parmi lesquelles on distinguait autrefois une dizaine de tribus, se sont fondues dans la population d'ethnie chinoise. A leur tour, les aborigènes qui vivaient dans les contrées les plus reculées, en montagne, ont progressivement été affectés par l'expansion de la civilisation han. Au fur et à mesure que les Chinois étendaient leur contrôle, certaines tribus ont disparu tandis que les autres voyaient leur territoire s'amenuiser sans cesse.

La technologie accéléra le processus d'acculturation, puisque avec l'électricité, c'est la radio et la télévision qui pénétrèrent dans les foyers des aborigènes, les exposant davantage encore aux influences extérieures, altérant graduellement leurs coutumes et leurs parlers. Paul Li, qui réalisa des enquêtes sociologiques au sein des diverses communautés aborigènes il y a une trentaine d'années, alors que l'usage de l'électricité y était encore rare, se souvient qu'à l'époque, ceux-ci avaient pu préserver leurs langues et leurs cultures parce que les médias n'étaient pas encore arrivés jusqu'à eux. Tout a changé aujourd'hui, et avec la pénétration rapide d'Internet, l'influence des cultures et des langues dominantes se fait encore plus forte.

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Poteries exhumées sur le site archéologique de Tainan. Ce qui reste à découvrir dans le sous-sol taiwanais est peut-être plus significatif encore que ce qui a déjà été mis au jour.

Les Taiwanais de langue austronésienne (environ 413 000 personnes aujourd'hui, soit 1,85% de la population de l'île en 2001) sont officiellement répartis en onze ethnies aborigènes qui bénéficient maintenant de politiques particulières. Ces vingt dernières années, ils ont lutté pour obtenir la reconnaissance de leur identité et de leurs droits. Dans le cadre d'un mouvement de retour aux sources lancé dans les années 90, ils font tout pour ranimer et promouvoir leur patrimoine culturel. Tout autant que les aborigènes, les Taiwanais d'origine chinoise se passionnent aujourd'hui pour la réévaluation et la préservation de l'héritage culturel des premiers habitants de l'île.

Les enseignants d'origine aborigène, par exemple, ont fait découvrir à l'extérieur de leur communauté l'artisanat de leur tribu - fabrication des pirogues, poterie, tissage, etc. Les danses traditionnelles et les rites religieux, mieux documentés et reconnus pour leur valeur culturelle, connaissent une renaissance, et les aborigènes sont de plus en plus souvent invités à participer aux événements culturels nationaux. On peut encore rappeler qu'en 1998, la coutume atayal des tatouages faciaux a suscité l'intérêt des insulaires lorsqu'un petit groupe de pression a demandé que cette pratique, dénigrée par la population d'ethnie chinoise, soit réhabilitée. Et les aborigènes des plaines, rassemblés sous l'appellation collective de Pingpu, qui sont au bord de l'extinction, ont eux aussi récemment fait l'objet de nombreuses études.

Une culture ne se résume toutefois pas aux objets qui peuvent être mis sous verre dans un musée. C'est par définition quelque chose de vivant, une entité en constante évolution. Ce nouvel intérêt pour le passé non chinois de Taiwan a donné aux populations aborigènes une place plus éminente dans la société insulaire, mais sur le long terme, il n'est pas certain que cela leur permette de sauver leurs cultures de la disparition. « En général, les cultures plus fragiles ne survivent pas face aux cultures dominantes, constate Tsang Cheng-hwa. Cela n'est qu'une question de temps. Et le phénomène se généralise partout dans le monde. »

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Poignée de couteau sacrificiel en bronze appartenant à la civilisation de Shisanhang, retrouvée à Pali dans le hsien de Taipei. (Aimable crédit du musée d'archéologie de Shisanhang)

La course contre le temps
Sans doute est-il vain d'essayer de conserver les cultures aborigènes telles qu'elles existaient par le passé, mais on peut en tout cas tenter de reconstituer le puzzle de leur histoire. De fait, les fouilles sont de plus en plus fréquentes, affirme le conservateur, qui se félicite du regain d'intérêt actuel parmi les archéologues pour ce sujet de recherche.

Lorsque le développement économique accéléré est apparu comme une menace majeure pour les sites archéologiques de Taiwan, il y a une vingtaine d'années, les chercheurs ont pris les devants. Dans le même temps, alors que les Taiwanais réalisaient la richesse des cultures locales, les pouvoirs publics ont eu la sagesse d'accorder une protection légale à ce patrimoine. Tsang Cheng-hwa cite en particulier la loi de préservation de l'héritage culturel de 1982 et la loi d'évaluation de l'impact sur l'environnement de 1994, qui ont eu un rôle déterminant pour la protection des sites archéologiques.

Il arrive souvent que des vestiges soient découverts lors des travaux d'excavation qui précèdent la construction de grands ensembles immobiliers ou industriels. La législation donne aux archéologues la possibilité de demander la suspension du chantier pour procéder à des fouilles. Tsang Cheng-hwa a lui-même conduit l'une de ces campagnes de sauvegarde sur le site de la technopole de Tainan : l'équipe a obtenu l'arrêt des travaux le temps d'explorer le sous-sol de la zone archéologique sensible qui allait être éventrée et recouverte de béton.

C'est un scénario similaire qui a abouti à la création du musée national de la Préhistoire, à Taitung. En 1980, quantité d'objets appartenant à la culture de Peinan ont été exhumés au nord de Taitung lors de la construction d'une gare. Une équipe de chercheurs de l'université nationale de Taiwan a été mise sur pied pour sauver les vestiges. L'idée d'un site d'exposition permanent spécialement consacré à ces objets a germé par la suite. Ainsi naquit le musée national de la Préhistoire, qui a ouvert ses portes au public il y a deux ans, à l'entrée du Parc culturel de Peinan, lequel s'étend sur dix-huit hectares. Non loin de là se trouve le site archéologique de Peinan, classé en 1988.

Grâce aux efforts des archéologues et des anthropologues, la préhistoire de Taiwan sort lentement de l'obscurité. « La recherche archéologique revêt une importance primordiale pour Taiwan », estime Chen Yu-pei [陳有貝], un professeur assistant à la faculté d'anthropologie de l'université nationale de Taiwan, qui travaille actuellement dans le hsien d'Ilan à la sauvegarde d'un site archéologique relevant de la culture des Kavalan. « Contrairement à d'autres anciennes civilisations, nous n'avons aucun document écrit qui puisse nous servir de référence jusqu'à une date récente, souligne-t-il. Nous dépendons donc très fortement des études archéologiques pour en apprendre plus sur le passé de Taiwan. »

Néanmoins il faut beaucoup de temps pour faire des découvertes et ensuite les exploiter. « Il faut que le public se défasse de ses préjugés sur le prétendu manque d'intérêt des vestiges archéologiques de Taiwan, dit Chen Yu-pei. Ce qui est le plus important, ce n'est pas que les objets retrouvés soient plus ou moins raffinés que ceux qui ont été exhumés ailleurs dans le monde, poursuit l'anthropologue, mais que les archéologues puissent s'en servir pour présenter un portrait objectif des cultures préhistoriques de Taiwan résultant de l'interaction entre l'homme et son environnement naturel. » Ce qui reste à découvrir pourrait d'ailleurs s'avérer plus significatif encore que ce qui a déjà été mis au jour. Peut-être est-ce cela qu'il faut faire comprendre, afin que ceux qui sont arrivés ici à une date plus récente redécouvrent les cultures aborigènes et en tirent un nouveau respect pour le riche passé de l'île. ■

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